Poil à gratter
Samedi 19 mars 2005 -- La Presse
Chaque fois que je gratte un peu le dos du racisme, dans le cadre de cette
chronique, la réponse est toujours la même. Les convertis applaudissent.
Et les autres, racistes de tout poil, en rajoutent, de façon plus virulente
encore. On m'envoie des lettres de bêtises. On me somme de retourner
d'où je viens. Et comme je viens du nord de la ville, voilà qui ne nous
mène pas très loin.
À quoi bon, alors, aborder le sujet? Si chacun reste campé sur ses
positions, en quoi cela nous avance-t-il? Les apôtres de l'antiracisme ne
sont-ils pas condamnés à prêcher des convertis? J'ai posé la question
à Plantu, célèbre dessinateur du quotidien français Le Monde, qui est
de passage à Montréal cette semaine. Il est le coparrain de l'exposition
de caricatures Le raciste, c'est l'Autre! présentée au marché
Bonsecours dans le cadre de la Semaine d'actions contre le racisme.
Dès qu'on entre dans la salle d'exposition, une oeuvre de
Bado
,
caricaturiste au Droit, donne le ton. On y voit un Blanc aux sourcils
froncés qui montre du doigt un Noir avec l'air de dire: "C'est sa faute!"
Sauf que le Noir montre de la même façon un Juif, qui montre à son tour
un Arabe, qui désigne encore un autre gars et ainsi de suite, jusqu'Ã
l'infini. Bref, on ne s'en sort jamais. Le raciste, c'est toujours l'autre.
Qui viendra voir cette exposition, sinon des gens déjà sensibles à la
cause? Plantu - Jean Plantureux de son vrai nom - reconnaît qu'il y a lÃ
un petit problème. "Ça m'embête!" dit-il. Ça l'embête mais, en même
temps, il croit que cet embêtement vaut la peine. Dans la mesure où les
dessins sont largement diffusés et qu'ils réussissent à susciter un
débat, l'exercice n'est pas vain.
Faire évoluer des mentalités avec un simple dessin, est-ce possible?
Plantu pense que oui. Il croit que l'antiracisme est un combat qu'on peut
mener avec une feuille et un crayon. Le caricaturiste, qui a l'habitude de
frayer avec les grands de ce monde, est même en train d'organiser avec
Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, une rencontre de
dessinateurs de presse qui permettrait de réfléchir à leur rôle et de
"continuer à combattre".
"Il y a dans le dessin une syntaxe qui nous dépasse tous", dit Plantu. Le
dessin s'adresse au coeur, au ventre, avant même de s'adresser au
cerveau. C'est ce qui en fait la force. C'est aussi ce qui le rend parfois
dangereux. Plantu donne l'exemple de dessins de presse publiés au
Rwanda avant le génocide de 1994. À l'instar de radio Mille Collines, la
radio gouvernementale rwandaise qui distillait de la propagande raciste, ils
ont pu inciter à la haine.
Le dessinateur du Monde se perçoit lui-même comme un "poil à gratter".
"Mon boulot n'est pas de déranger systématiquement, de mettre droit ce
que la planète a tordu, mais de dire: Tiens, voilà ! Vous ne vous y attendiez
pas, mais voilà ce que je vous propose quand même. La richesse de tout
ça, c'est le débat qui aura lieu après."
Pas question pour lui de flatter dans le sens du poil le lectorat plutôt
centre gauche du Monde. En début de semaine, alors que se sont
produits des incidents anti-Blancs lors de manifestations de lycéens en
France, Plantu a dessiné un Noir avec une pancarte "À bas les petits
Blancs" aux côtés d'un manifestant blanc apeuré clamant "À bas les
inégalités". Une caricature aux antipodes de la rectitude politique, qui
montrait bien que le racisme n'est pas à sens unique.
Si le dessinateur peut parfois s'autocensurer, l'essentiel, croit-il, c'est de
ne jamais censurer le débat. Et des débats, les 69 dessins de
l'exposition Le raciste, c'est l'Autre! pourront sans doute en susciter
plusieurs. D'ailleurs, Plantu n'est pas d'accord pour dire que le raciste, c'est
l'autre. "Ça commence par moi!" lance le dessinateur, qui dit devoir
apprendre à combattre son propre racisme. Il raconte que, dans sa
jeunesse soixante-huitarde, les gens de gauche comme lui avaient
forcément les cheveux longs. Alors que ceux qui avaient le crâne rasé
étaient associés à l'extrême droite... Les temps ont changé, la mode
capillaire aussi, mais l'image lui est restée. "Je vis toujours avec ce vieux
cliché", avoue le dessinateur, qui essaie de combattre son réflexe de
jeunesse chaque fois qu'il rencontre un crâne dégarni.
Le raciste, ce n'est donc pas toujours l'autre. Et il peut aussi être
beaucoup plus sympathique que l'on pense. Les Français qui votent Front
national, par exemple, ne sont pas tous des êtres méprisables, fait valoir
Plantu. "Je pense qu'il faut les combattre, mais ce ne sont pas forcément
des salauds", insiste le dessinateur, qui s'insurge contre cette façon de
séparer l'humanité en plaçant les "gros vilains méchants" d'un côté
et les gens sympathiques de l'autre.
C'est à ces réflexions et à bien d'autres que nous convient les "poils Ã
gratter" qui ont investi le marché Bonsecours cette semaine. Parfois, ils
piquent un peu. Et c'est exactement ce qu'ils veulent.
APARTÉ
"Le racisme est une chose que je ne peux comprendre! Je trouve
monstrueux de considérer qu'il y a des êtres qui sont inférieurs,
simplement parce qu'ils ne sont pas comme nous. Ils ont déjà ce
handicap!"
(Extrait de la bande dessinée Mafalda, de Quino)
*L'exposition Le raciste, c'est l'Autre! est présentée jusqu'au dimanche
24 mars au marché Bonsecours, 350, rue Saint-Paul Est. Information: 514-
842-7127 ou
www.inforacisme.com